J.C. SATÀN

  (FR)
BORN BAD
 J.C. SATÀN
On le sait, c'est toujours la première fois qui est la plus forte : il n'y a qu'une seule expérience de la révélation, un seul flash terrassant. Puis c'est la course inévitable, épuisante, à la redite, la recherche fébrile du choc intial, la répétition et l'accumulation vaines, empoisonnées par la conscience, l'analyse, l'âge : et la sensation de la chose diminue à mesure qu'on la connait. Le mille-et-unième groupe de garage de 2018 ressemblera au précédent, et on se demandera, mi-désolé mi-consterné, ce qui pouvait bien nous électriser quand on écoutait les Sonics et les Standells, à l'époque. De même, on compterait sur les doigts d'une main les groupes qu'on a aimés jusqu'au cinquième album, comme J.C. Satàn – presque dix ans après le coup de foudre. Il y en a déjà, on en connaît, qui les ont « trop vus », trop entendus, et qui n'en attendent plus rien. Sauf que.

Sauf que les mêmes vont avoir une drôle de surprise, car la bande à Satàn n'a pas seulement fait un cinquième album pour la forme, histoire de justifier la prochaine tournée : elle s'est réunie pour chercher le carburant rare, le courant miraculeux capable de galvaniser nos sens endormis, l'électrochoc nous contraignant à renouer avec l'impression urgente d'être en vie. Centaur Desire est un disque comme une nouvelle première fois, enregistré collectivement (avant, Arthur et Dorian se chargeaient de tout les instruments), porté par un son d'une puissance inouïe (les dernières années ont servi à accumuler du matériel), et traversé par un nouveau groove (Romain enregistre enfin ses parties de batterie, et c'est merveilleux). La voix de Paula, jamais où on l'attend, ajoute au climat de fraîcheur ambiant.

C'est donc la panacée, au sens des alchimistes – ce remède universel qui rend la vue aux aveugles, l’audition aux sourds, et la jeunesse aux vieux corps blasés. Il fallait trouver la formule qui combine un indéniable talent de composition avec une furie « live » dévastatrice, dont le résidu en laboratoire, sur le tamis du vinyle, avait toujours eu l'air un peu sage. C'est fait, et un peu de cet or scénique s'est stabilisé pour se laisser graver et reproduire, à l'infini, jusque dans nos enceintes. Si le Nicolas Flamel moderne qui a extrait ce métal jaune de la tourbe s'appelait Josh Homme ou Black Rebel Machin, le monde entier bruisserait de l'extase unanime des flatteurs de cour. Mais à l'heure où lesdites sommités composent un énième opus soi-disant magnum qui ressemble fortement à du toc, J.C. Satàn sort un truc qui les enterre tous avec la bonhommie freak, l'hilarité rabelaisienne et grand-guignolesque d'un centaure en rut nous invitant à la grande danse de Pan, dans un décor de pochette de Manowar. « CENTAUR DESIRE !», déclame une voix caverneuse sur le morceau-titre, comme on évoquerait un démon-léviathan pour terrasser une armée d'orques boueux à coups de godemichet enflammé. C'est la vie au superlatif, dans son explosion de sève printanière, qui accompagne la grande montée libidinale universelle, celle qui nous transit dans la baise cosmique ou la fosse à pogo.

Que le cinquième album soit le meilleur en date, ce n'est sans doute pas courant, mais cela donne à penser. Loin des groupes sortis de l’œuf qui semblent trouver gratifiant de passer en access prime-time sur Télé Monte-Carlo pour jouer une version tronquée de leur seul tube, avant d'aller docilement présenter la météo entre deux réclames pour les mobiles, et trahissent ainsi leur seule véritable ambition – devenir des animateurs –, J.C. Satàn a pris son temps, travaillé, cherché, sans user l'émail de ses dents sur le parquet javellisé de la pop en jogging fluo, là où la critique, rendue hystérique par sa propre emphase, découvre un génie par jour. Et quand une tuerie comme « Complex Situation » sera jouée sur un plateau télé, on verra un Yann Barthès désarticulé disparaître dans une trappe-à-guignol, d'où on le tirera le visage baigné de larmes : on n'a décidément pas tous les jours un premier choc de cette trempe.

Nouvel album "Centaur Desire !" le 02 mars 2018 chez Born Bad Records.

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